Caroline Mézin, dans la froide douceur de l’aube

« L’homme est un apprenti, la douleur est son maître. Et il ne se connaît pas celui qui n’a pas souffert. » A de Mussetsparnatrail3.jpg

Ce matin le réveil vibre à 6h30, dans notre chambre d’hôtel à Epernay, le ciel est brouillasseux et froid, tout est mouillé dehors. La veille à la pasta party organisée par le comité sportif nous avons rencontré de courageux trailers aguerris et débutants prêts à en découdre avec les coteaux champenois, pour trois courses au choix : 14km, 32km, 58km.

Nous voilà avec mon amie Préciosa, une portugaise installée à Paris férue de courses sur route et débutante en trails comme moi, prêtes à partir pour la 58 km. Une folie …? C’est une distance que nous n’avons jamais parcourue, un défi à relever, et 3 points ITRA à ramasser, dans le but de pouvoir participer à l’OCC, course trail de l’UTMB du Mont Blanc, un projet pour nous deux. Il nous faut 4 points, nous en avons déjà récolté 1 lors d’un trail de 28 km 15 jours auparavant.

Au dîner le samedi soir dans la salle des sports d’Epernay, nous discutons autour du plat de spaghettis pour lequel nous n’avons pas pris de sauce bolognaise sur le sujet de notre alimentation végétarienne qui interpelle nos voisins : Et non les protéines animales ne sont pas incontournables, même pour les sportifs !

Le départ à 7H45 sur l’avenue de champagne se passe bien : tout le monde est en forme, équipé au mieux : Certains et même certaines ont osé le short, alors que je commence à avoir froid dans mon legging spécial grand froid … Alourdie de 1,5 litre d’eau qui ballotte de chaque côté dans des gourdes et aussi dans un camelbak au dos, plus des barres aux amandes, des petits gâteaux, des barres au chocolat, je suis parée pour la survie, enfin j’espère.

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Nous partons au petit trot, tranquille, les premiers kilomètres sont plats : l’avenue de Champagne avec ses belles demeures de producteurs de champagne et quelques sympathiques habitants matinaux qui nous applaudissent.

Puis des petites routes, et les chemins deviennent de plus en plus boueux, nous commençons tous par essayer de contourner ces grandes flaques mais bientôt on doit s’enfoncer dedans … Puis les chemins s’élèvent, il faut bien qu’il y ait ces 1390 m de dénivelé. La file des coureurs s’étire lentement, on ralentit, on marche dans les montées, on discute, on admire les paysages. La première étape est à franchir avant 10h15, il commence à y avoir des petites descentes, on court.

Nous voilà à la première étape avec une demi-heure d’avance, pour le moment tout va bien ! On nous sert des soupes bien chaudes avec des petites pâtes dedans, les mains des bénévoles sont glacées et ils tremblent de froid … il faut dire que le temps commence à se gâter. Le vent devient violent, des rafales de pluies nous transpercent et il me semble bien qu’il grêle … Nous continuons bien vite (ce n’est pas le moment de se refroidir) et je pense soudain que j’ai oublié la couverture de survie dans ma valise ! J’espère que je n’aurais pas un besoin vital de cet élément obligatoire du matériel…

A partir de ce moment, la météo devient terrible, il ne s’arrêtera quasiment plus de pleuvoir ni de venter. Le ciel est superbe et romantique avec ses lourds nuages violets contrastés de blanc qui passent vite dans le ciel mais je ne les vois plus …On s’enfonce dans la forêt, il faut arriver au deuxième relais avant 14h15. On échange encore entre coureurs au sujet des conditions météo, un homme me dit qu’une année au Mont Blanc pour l’UTMB il a eu ce temps pendant 19 heures ! Je commence à douter de ma détermination à vouloir faire l’OCC, course mythique du Mont Blanc. Mes gants sont détrempés, mon imperméable ne l’est plus que de nom. Mais avec Préciosa nous avançons bien, pas fatiguées, juste glacées. Nous arrivons à la deuxième étape avec trois quart d’heure d’avance. L’étape suivante sera la bifurcation avec les coureurs du 32 km qui auront quasiment fini pendant que nous continuerons pour encore 26 de plus. Nous arrivons à la deuxième étape avec trois quart d’heure d’avance. J’avais bien remarqué que de nombreux coureurs étaient couverts de boue jusqu’aux yeux : ils étaient tombés. La fatigue venant il faut être de plus en plus vigilant mais dans une descente je ne vois pas une pierre cachée sous la boue (ou une racine), mon pied bute et me voilà partant en vol plané, avec la lente sensation de me sentir perdre l’équilibre et me disant non, non, non, pas ça. L’atterrissage est rude, ma tête heurte le sol, je suis un peu sonnée, on me relève tout de suite et Préciosa tente de me nettoyer le visage avec un dérisoire petit kleenex. Je n’ai pas de douleur, je repars doucement. Au bout de quelques minutes je ressens une drôle de chose sur ma main gauche, je regarde mon gant trempé et boueux, et je le trouve énorme, comme si on y avait inséré un coussin … Je réalise que c’est le dos de ma main qui est ce coussin : un instant de panique me prend, mon coeur s’accélère. Cassée ? Je sens que mes genoux sont douloureux aussi, mais mes jambes avancent toujours et il faut passer la troisième étape avant 14h15.

IMG-2446Avant cela un relais de ravitaillement nous attend avec une petite camionnette du samu pour ceux qui en auraient besoin …. Nous nous y arrêtons et je retire le gant avec appréhension, je ne veux pas voir la catastrophe. Les yeux de mon amie s’agrandissent : « oh … C’est gonflé !» Le dos de ma main est énorme et rouge et mes doigts froids et blancs. C’est moche. Une gentille jeune fille du samu essaie de me réchauffer, je tremble tellement que je n’arrive plus à articuler (probablement plus de peur de froid), elle me dit que je ferai bien d’arrêter la  course. Il reste encore plus de 20 km …. et la météo ne s’améliore pas. Elle me dit qu’il faudrait faire une radio. En quelques minutes je décide de repartir avec ma main blessée : elle ne m’empêche pas de courir et je ne voudrais pas être arrivée jusque là pour tout abandonner (et ne pas avoir mes points ITRA …). La radio peut bien attendre que je franchisse la ligne d’arrivée. Nous voilà reparties mais nous nous sommes arrêtées une bonne demi-heure et j’avance plus lentement maintenant … Il faut franchir la prochaine étape au 45ème km avant 14h15.

Le reste de la course est une vraie épreuve de force pour moi, je n’en peux plus, je serre les dents si fort pour ne pas les entendre claquer, mais pas question d’abandonner. J’ai passé l’étape à 14h11 juste avant l’heure fatidique et pour les 10 derniers km, je n’ai fait quasiment que marcher …. perdant toute mon avance. Mais j’ai réussi. J’ai franchi la ligne d’arrivée en pleurant, je suis arrivée troisième de ma catégorie et je suis montée sur le podium.

Nous n’étions que 5 femmes de ma catégorie (vétéran 2 ) à prendre le départ. Une course très rude qui ne comptait que 22 femmes sur un total de 400 partants. (Je porte un attelle sur ma main pour récupérer d’une entorse du poignet et des ligaments arrachés).

Caroline Mézin , VEGAN MARATHON

 

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