Le Vegan Marathon comme dépassement de soi

            Se dépasser soi-même, telle est l’injonction de Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra. L’homme n’est pas pour lui le sommet de l’évolution mais quelque chose qui se doit surmonter. « L’homme est une corde entre bête et surhomme tendue, une corde au-dessus d’un abîme. ». Loin d’être méprisante pour la « bête », cette phrase de Nietzsche accorde de l’importance aux deux extrémités de cette « corde » symbolique sur laquelle l’homme se trouve en équilibre instable. Si nous nous coupons de la bête, c’est-à-dire de notre animalité, nous perdons toute possibilité de nous dépasser en nous privant de toute notre énergie vitale, celle de notre corps, de nos instincts, de ce que Nietzsche nomme « Volonté de puissance ». Si nous nous coupons également du surhumain et que nous nous prenons pour l’aboutissement de l’évolution, nous ne progressons plus et devenons moins qu’humains.

Le dépassement de soi implique donc pour Nietzsche de puiser notre énergie dans notre corps, notre animalité. Il insiste souvent sur le fait que c’est en notre corps, donc dans notre animalité que réside notre vraie sagesse.

17362653_10212919042799632_3768464984122963501_nQuelle meilleure illustration que le défi que s’est fixé Magà Ettori dans son Vegan Marathon ?

Devenir Vegan c’est déjà, d’une certaine façon, se dépasser soi-même puisque cette évolution demande un effort de volonté : il faut renoncer à certains plaisirs gustatifs dans un souci d’éthique, par respect pour d’autres êtres vivants. Il ne s’agit pas d’un renoncement ascétique comme les différents jeûnes préconisés par les religions. C’est plutôt une affirmation de notre engagement aux côtés de nos frères animaux non humains. C’est un effort de cohérence et d’harmonie entre le cœur (nos émotions, notre amour des animaux, nos sentiments d’empathie devant leur souffrance), l’esprit (la théorisation de ces sentiments et l’argumentation philosophique qui nous permet de justifier notre démarche) et notre corps.

Ce corps qui sent, qui éprouve plaisir et douleur n’est pas une pure machine comme le croyait Descartes, pas plus que celui de l’animal. Ce corps qui sent et qui ressent plaisir et douleur, est aussi un corps qui pense. Comme l’ont montré les philosophes empiristes au XVIIIe siècle, la pensée commence avec la confrontation, la comparaison de plusieurs sensations. « Penser » qui vient du latin ponsare (peser, soupeser) signifie étymologiquement mesurer, estimer la valeur, comparer. Et le premier critère d’évaluation pour l’animal comme pour nous c’est le plaisir. Ce qu’on appelle sottement « instinct » chez l’animal n’est que cet aiguillon intérieur (in-stinctus) qui nous pousse à agir. Et cet aiguillon, ce moteur de l’action c’est bien évidemment l’intérêt qui se résume à deux choses : chercher le plaisir et fuir la douleur. Chacune de nos sensations va donc être jugée, évaluée, mesurée en rapport avec cet intérêt. Penser commence ainsi : faire le choix du meilleur.

Mais l’homme se caractérise par sa capacité à évaluer son intérêt non pas seulement à court terme en fonction du plaisir immédiat apporté par l’action envisagée mais aussi à long terme. Ainsi certaines personnes renoncent-elles au plaisir gustatif lié à la consommation de viande, poisson et produits d’origine animale en prenant conscience de l’intérêt à long terme qui est en jeu dans leur alimentation : leur santé. Effectivement, les rapports de l’OMS ont bien souligné le caractère cancérigène de la charcuterie par exemple et ont désigné la viande rouge comme probablement cancérigène également. Les médecins reconnaissent aujourd’hui de la même façon la nocivité des produits laitiers contenants des hormones de croissance qui ne conviennent qu’au petit de la vache et non à des humains.

Ainsi parlait Zarathoustra
Ainsi parlait Zarathoustra Première partie – Des trois métamorphoses

Mais l’homme se caractérise aussi par sa capacité à évaluer et juger en fonction d’un critère moins utilitaire que celui de sa santé : le critère moral. En effet, Au « bon » qui désigne l’agréable (ce qui provoque du plaisir) et/ou l’utile, l’homme a ajouté le « bien ». Nietzsche dans Par delà le Bien et le Mal, nous montre qu’en réalité derrière nos définitions du Bien et du Mal se cache encore une forme d’intérêt. Contrairement à Kant, il refuse de croire que la morale est totalement désintéressée. Il pense qu’elle vise seulement à satisfaire un intérêt plus subtil qui serait la bonne conscience et qu’on pourrait aussi nommer l’estime de soi. Nous recherchons ainsi à travers le comportement moral une valeur personnelle, nous recherchons une forme de cohérence interne, d’harmonie. Contrairement à Kant on peut soutenir qu’à l’origine de la morale il y a donc le sentiment et suivre Jean-Jacques Rousseau qui plaçait la compassion, la pitié, à l’origine du sentiment moral. C’est bien cette pitié, cette compassion (cum-patior = souffrir avec) qui peut animer le végan et non pas seulement le souci de sa santé. Rousseau affirmait que l’amour de soi, la quête de l’intérêt, était le premier moteur de nos actions mais il y ajoutait la « pitié » qu’il voyait comme un frein qui nous permettait de rechercher notre bien en évitant de nuire à nos semblables. Cette pitié il la définissait de façon très réaliste comme une simple « répugnance à voir ou à faire souffrir un semblable ».

Qui est mon semblable ? Selon Rousseau l’homme civilisé a tendance à limiter au maximum sa capacité d’identification à autrui : l’autre ce n’est pas moi, sa souffrance n’est pas la mienne et donc ne m’émeut pas. Au contraire il pensait que les enfants et les hommes à l’état de nature avaient une imagination plus ouverte capable de leur faire reconnaître en l’autre un semblable et éprouver ainsi pour lui de la compassion.

Ainsi pour nous vegans, l’animal est notre semblable puisque comme nous il souffre, il éprouve plaisir et douleur et ressent des émotions. Nous pouvons nous mettre à sa place et imaginer ce qu’il éprouve dans ces élevages concentrationnaires, dans ces transports interminables, dans ces abattoirs où on le tue sans souci de sa qualité d’être sensible.

Sa souffrance est donc la nôtre et c’est pour éviter cette souffrance, la sienne et la nôtre par conséquent, que nous refusons de manger sa chair et les produits liés à son exploitation.

Notre éthique végane naît donc bien de nos sentiments, amour et compassion, pour nos semblables les animaux. Et pour nous la satisfaction de ne pas participer au carnage, à leur exploitation, à leur torture est plus forte que le plaisir immédiat que nous pouvions avoir autrefois à manger leur chair. Nous ne faisons donc pas là un sacrifice, nous préférons satisfaire notre besoin de cohérence et notre désir d’avoir la conscience en paix plutôt que de satisfaire notre gourmandise primaire. Nous privilégions notre appétit de justice plutôt que notre appétit alimentaire !

Beaucoup d’entre nous ont connu avant de faire ce choix cette « dissonance cognitive » si inconfortable dans laquelle demeurent encore nombreux êtres humains : ils aiment les animaux, ont pitié de leur souffrance, ils aiment leur chat, leur chien… Mais ils continuent pourtant à manger de la viande et sont dans une sorte de déni, se refusant à reconnaître dans leur assiette, derrière le steak, l’animal mort.  Mais cette position est intenable philosophiquement, impossible à justifier. Elle nous met donc dans un sentiment de malaise. Nous ne sommes pas en accord avec nous-mêmes. Nos idées sont en faveur de la protection des animaux, notre cœur souffre avec eux mais notre corps, notre ventre affamé n’a pas d’oreille pour écouter ce que lui disent le cerveau et le cœur.

Devenir végan c’est se réconcilier avec soi-même et être enfin en harmonie, mettre son comportement alimentaire en accord avec nos sentiments de compassion envers les animaux et avec nos convictions animalistes.

Cette harmonie nous rend plus forts et Magà l’a prouvé en accomplissant ce remarquable exploit de courir ce marathon. Se dépasser soi-même ce n’est donc pas renoncer à soi-même, infliger des souffrances à son corps, lui demander des sacrifices, mais c’est au contraire se réconcilier avec son corps, l’aimer et le glorifier en reconnaissant en lui la meilleure part de nous-mêmes : notre animalité !

J’ai toujours remarqué que l’attitude que les hommes avaient vis-à-vis de leur corps reflétait celle qu’ils avaient vis-à-vis des animaux. Ceux qui ont peur de leur animalité, de leurs instincts, de leurs pulsions rejettent souvent également les animaux et ils les considèrent comme inférieurs au même titre qu’ils considèrent leur propre corps comme une simple enveloppe, un simple mécanisme. Ils méprisent en l’animal ce qu’ils ont peur de trouver en eux-mêmes. Au contraire, ceux qui aiment les animaux aiment aussi généralement leur corps et l’animalité en eux. On constate cela par exemple chez Colette qui exalte le corps, sa liberté, sa sensualité et son animalité et entretient en même temps des rapports affectifs très forts avec les bêtes.

ainsi-parlait-zarathoustraCourir pour les animaux et en étant végan c’est donc affirmer notre ressemblance avec eux, notre fraternité. C’est affirmer une harmonie entre nos sentiments, nos pensées et nos actions. C’est aussi bien-sûr se dépasser soi-même en se lançant un défi. « Ce qui ne tue pas rend plus fort » écrivait Nietzsche.  Cela donne un sens à l’effort et à la lutte parfois difficile pour parvenir à mettre notre corps et notre vie en accord avec notre cœur. Mais c’est à ce prix que l’on peut peut-être accomplir cette autre injonction du philosophe : « Deviens ce que tu es ». Ce que nous sommes c’est avant tout des animaux et des animaux capables de se donner un idéal d’harmonie avec le monde des vivants. L’harmonie commence en nous, dans notre corps, dans ce dont il se nourrit et dans les actes qu’il accomplit. Notre corps rend concret et manifeste notre engagement pour la cause animale.

 Notre corps devient alors le porte-parole des « sans voix » !

                                                                                                           Gisèle SOUCHON

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Gisèle Souchon, auteure, agrégée de philosophie, est professeur en classes préparatoires au lycée du Parc, à Lyon.

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